Would you like to make this site your homepage? It's fast and easy...
Yes, Please make this my home page!
NOTE: Si les signes diacritiques français apparaissent déformés,
changez le Character Encoding de votre navigateur à "Western".
Si cela ne marche pas, changez a VERSION SANS ACCENTS
BACK TO LITERATURE,ESSAYS,POLITICS
BACK TO SITE PLAN
A mon ami et guide Andrzej Wirth
en souvenir de bons moments passés ensemble
L'ART (Une farce)
Client: Bonjour Mademoiselle la Photographe.
La Photographe: Bonjour Monsieur... (corrige) d'Art.
Client: Mais c'est merveilleux. Comment avez-vous deviné ?
La Photographe: Deviné quoi, Monsieur ?
Client: Mais, mon nom, ou, plutôt le sobriquet dont
m'affublent mes amis. Il disent, non sans raison, que d'Art
c'est plus court. De mon vrai nom je m'appelle d'Artagnan.
La Photographe: Je voulais dire, Monsieur, "Photographe d'Art".
Client: O non, je ne suis pas photographe. Je suis
mousquetonier. Je me présente: d'Artagnan, le mousquetonier.
La Photographe: Monsieur d'Artagnan le mousquetaire alors?
Je suis enchantée.
Client: Non, non. Pas mousquetaire, mousquetonier.
Je confectionne des mousquetons. Pas des mousquetons pan,
pan! Mais des boucles à ressort pour accrocher entre eux
des cordages. Les mousquetaires c'est éphémère, ça arrive
on ne sait d'où, ça disparaît. Mais les mousquetons c'est
du solide. Tant qu'il y aura des marins, il y aura des
mousquetons. Rien de tel pour les affaires.
La Photographe: A qui le dites-vous, Monsieur. Mais,
à propos, que puis-je faire pour vous?
Client: Voyez-vous, Mademoiselle, en passant j'ai été
soudainement attiré, que dis-je, séduit par votre devanture.
La Photographe: (pudiquement) Oh, Monsieur, voyons!
Client: Mais si, Mademoiselle. Elle est si suggestive,
si troublante, pour tout dire si artistique que je me suis
senti bouleversé au plus profond de mon être.
La Photographe: Oh, Monsieur, vous ne devez pas.
Client: (sans interruption) Ces images si parlantes,
si évocatrices, ces oeuvres si impressionnantes...
La Photographe: (un peu déçue) Ah, vous parlez de mon étalage.
Client: C'est cela, bien que le mot ne soit pas juste.
Vitrine d'exposition conviendrait mieux.
La Photographe: Je suis confuse, Monsieur. Mais que puis-je
faire pour vous?
Client: Vos oeuvres ont éveillé en moi un désir insurmontable
d'en posséder une. Alors je suis entré.
La Photographe: Vous désirez donc une photo?
Client: Exactement. Vous avez encore une fois deviné juste.
La Photographe: Une photo d'art, sans doute?
Client: Évidemment. Une autre ne me serait d'aucune utilité.
La Photographe: Quel genre alors? (En montrant les spécimens)
En alpiniste? En chasseur de gros gibier? En marin sauvant
une belle des flots déchaînés? Ou, peut-être en savant,
en poète, en peintre?
Client: Tout ça c'est très alléchant. Mais ce qui m'a le
plus frappé, c'est ...
Enfin, vous permettez que je vous montre?
(Ils sortent et regardent l'étalage)
Client: Voilà, (il lit les étiquettes) "Le Bébé sur la Peau
de Mouton", "Le Bébé sur la Peau d'Ours". C'est la peau
d'ours qui m'aurait surtout intéressé.
La Photographe: Mais, Monsieur, nous ne vendons pas la peau
de l'ours.
Client: Évidemment. Ce n'est pas ce que j'ai voulu dire.
Ce n'est pas la peau d'ours en elle même, mais la photo,
"Le Bébé sur la Peau d'Ours" qui m'intéresse.
(Ils rentrent dans l'atelier)
La Photographe: Nous ne pouvons pas, non plus, vendre cette
photo. Elle appartient à un client qui nous a gentiment
autorisé d'en mettre une copie en étalage, mais nullement
de la vendre.
Client: Je me suis encore mal exprimé. Je ne veux pas
acheter cette photo. J'aimerais que vous fassiez pour moi
une semblable et aussi artistique photo de
"Bébé sur la Peau d'Ours".
La Photographe: Avec plaisir, Monsieur. Quand pourrez vous
amener le bébé?
Client: Je n'ai pas de bébé, Mademoiselle. J'aimerais que
vous fassiez DE MOI une photo de "Bébé sur la Peau d'Ours".
(Il fait une imitation de "Bébé sur la Peau d'Ours").
La Photographe: (commence a être un peu effrayée) Mais vous
n'êtes pas un bébé.
Client: Justement, et c'est pour ça que je m'adresse à vous,
à une artiste.
La Photographe: Je suis désolée, Monsieur, la photographie
a des limites.
Client: La photographie, peut-être, mais pas l'Art. Vous
connaissez sans doute le peintre polonais Witkacy. Une nuit,
à Zakopane, drogué et soûl comme un Polonais, il a échoué
par une tempête de neige dans un fossé. Un hôtelier l'a
sauvé et, apprenant qu'il avait à faire au grand Witkacy,
l'a hébergé pour un temps indéterminé. Reconnaissant, Witkacy
a peint sa petite fille, Magda âgée de six mois grassouillette
et pétante de joie. A la stupéfaction générale le tableau
n'avait rien à voir avec le joyeux bébé et représentait
une jeune fille à la figure maigre et triangulaire, aux yeux
longs et excessivement mélancoliques.
"Évidemment, la vodka, les drogues ..." disaient les gens
"Il ne sait plus ce qu'il fait".
Or, le portrait devait ressembler comme une photo à Magda
quand elle a atteint ses dix-huit ans.
A travers les apparences du joyeux bébé l'artiste a deviné
la future jeune fille triste et élancée qu'il a peinte par
anticipation.
La Photographe: Mais je ne suis ni Polonaise ni peintre,
Monsieur, je ne suis qu'une photographe française.
Client: D'Art, Mademoiselle, photographe d'Art. Et l'Art
n'a pas de limites. Il transcende les brosses, les caméras
et les nationalités et va droit à l'Essence des choses.
En somme, tout ce que je vous demande c'est de parcourir
le chemin de Witkacy en marche arrière. C'est bien plus
facile. Certes, le bébé polonais portait les promesses
de la jeune fille, mais il fallait être devin pour les
percevoir.
Tandis que moi, j'ai déjà été un bébé, et, pour ainsi dire,
je le porte en moi.
Michel Ange disait que la sculpture est facile: la figure
est déjà là; il suffit d'enlever la pierre superflue.
Voilà, en quelque sorte, ce que je vous demande de faire.
(Il commence à se déshabiller).
La Photographe: Mais, Monsieur, que faites-vous là?
Client: Je vous propose de faire un petit essai.
La Photographe: Arrêtez, je vous en prie. (Il continue
tranquillement) Arrêtez, ou j'appelle! (Il continue)
Au secours!
(Entre l'Agent de Police. Le client hausse les épaules et
rajuste tranquillement sa toilette)
Agent: C'est vous qui avez appelé?
La Photographe: Oui, Monsieur l'Agent, c'est moi.
Agent: Pour quelle raison?
La Photographe: Ce monsieur m'a molestée.
Agent: (consulte un gros bouquin) Étiez-vous consentante?
La Photographe: Mais pour qui me prenez-vous?
Agent: (Consulte) Je ne suis pas habilité à vous prendre.
Je ne suis habilité qu'à prendre votre déposition.
(consulte) Selon la loi 1245 section 658 paragraphe 14
la plainte pour molestation émanante d'une personne majeure
et consentante est irrecevable. Il est donc capitale d'établir
si vous étiez consentante. L'étiez-vous?
La Photographe: Non, Monsieur l'Agent, je l'jure.
Agent: Et selon vous, Monsieur, Mademoiselle était-elle
consentante?
Client: Non, malheureusement pas.
Agent: Je dois vous prévenir que la molestation d'une
personne non consentante est un délit grave. Comment vous
a-t-il molestée?
La Photographe et Client (unisson): En demandant une photo!
(Agent sort et regarde l'enseigne. Après un instant il rentre)
Agent: Quel genre de photo?
La Photographe: De bébé. Vous vous rendez compte, Monsieur
l'Agent? De bébé!
Agent: Je ne vous demande pas le thème, mais le genre.
(Consulte). Photo d'identité, photo de baptême, photo d'école,
photo de mariage, photo d'équipe de foot, de basket,
photo d'Art ...
Client: (en l'interrompant) D'Art, c'est ça, une photographie
d'Art, voilà ce que j'ai demandé.
Agent: (Sort, regarde l'enseigne, rentre. A la photographe:)
Je constate que vous exercez le commerce de Photographie d'Art.
La Photographe: C'est cela, Monsieur l'Agent. Je suis
Photographe d'Art.
Agent: (consulte) En tant que Photographe d'Art vous êtes
tenue par la loi d'exaucer toute requête des clients relevant
du domaine de la Photographie d'Art, sans aucune discrimination
de race, sexe, religion où d'âge. Vous n'avez pas exaucé
la requête du Monsieur. Pour quelle raison?
La Photographe: (désespérée) Mais il n'est pas bébé,
Monsieur l'Agent.
Agent: Vous vous êtes donc rendue coupable de la discrimination
par âge. C'est un délit grave.
(Au client) Voulez vous porter plainte, Monsieur?
Client: Non, Monsieur l'Agent. L'Art doit transcender toute
contrainte. Je repasserai. (Il sort)
(L'Agent souffle soulagé et décontracté, pose son bouquin
et commence lentement à déboutonner sa tunique)
La Photographe: Mais que faites-vous là?
Agent: Je vous demande de me faire une photo d'Art
de bébé sur la peau d'ours.